Isabelle Monnin, Les vies extraordinaires d'Eugène

Publié le par calypso

 

 

49248682

 

Grand-prix-litt-du-web.jpg

 

Ce livre a été chroniqué dans le cadre d’un partenariat avec le site Chroniquesdelarentréelittéraire.com et dans le cadre de l’organisation du Grand Prix Littéraire du Web Cultura.

 

 

Isabelle Monnin - Les vies extraordinaires d'Eugène

 

On sait peu de choses d’elle. Pas son prénom. Juste qu’elle a décidé de ne plus parler, « puisqu’il n’y a plus rien à dire », qu’elle coud le même modèle de pantalon en velours rouge dans toutes les tailles, de 6 mois à 102 ans, qu’elle surnomme ses parents Lucha mama et Dalaï papa et qu’autrefois elle imitait Bourvil pour le faire rire. De lui, on sait qu’il prépare le marathon de New York, qu’il est historien et qu’il s’est donné une mission : pour que sa compagne retrouve la parole, il doit faire le récit de l’histoire d’Eugène. Eugène est leur fils. Il est mort à l’âge de six jours. Mais comment raconter une si courte vie ? A-t-il existé, lui qui n’a pas vécu ? Le père d’Eugène n’a pas d’imagination mais de la méthode. Il se lance dans une enquête. La traque pragmatique de ce qu’aurait dû être la vie d’Eugène. Il cherche ses « aurait dû » partout. Jusqu’à la crèche qu’il aurait dû fréquenter où il dérobe la liste des enfants qui auraient dû devenir les copains de son fils. Le voilà qui espionne, sur Internet ou dans les rues d’un quartier populaire de Paris, les familles de ces petits. Pendant une année, il tient le journal de cette enquête. Et il s’entraîne pour le marathon sur un tapis de course installé dans leur appartement. Pendant qu’il court, la mère d’Eugène glisse des morceaux de velours rouge dans sa machine à coudre et se raconte en silence les vies héroïques de son glorieux fils. Livre de deuil, Les Vies extraordinaires d’Eugène est le récit de l’absurdité et de la puissance de la vie.

 

Lorsqu’Ulike a annoncé il y a quelques semaines le grand retour des Chroniques de la rentrée littéraire et nous a fait parvenir une première liste de livres, j’ai survolé les résumés et trois titres ont retenu mon attention. Parmi ceux-là, se trouvait un roman d’environ 230 pages intitulé Les vies extraordinaires d’Eugène. Comme le titre me plaisait beaucoup, j’ai lu plus attentivement la présentation de l’éditeur et la curiosité l’a emporté.

Je l’ai reçu. J’ai observé la froide couverture et j’ai appris qu’il s’agissait là d’un premier roman. J’ai médité quelques instants sur la citation au dos du livre « Les vies imaginaires ne sont pas toujours les moins raisonnables ». Enfin, je l’ai ouvert, j’ai tourné les quelques pages qui me séparaient des premières lignes. Lorsque je l’ai refermé, peu après – j’ai en effet dévoré ce roman-, j’ai pris conscience que j’avais entre les mains un des plus beaux livres qu’il m’ait été donné de lire.

 

Je sais que certains d’entre vous ne sont pas adeptes des témoignages, mais ce livre n’en est pas un. C’est bel et bien une fiction qui aborde le douloureux thème de la perte d’un enfant et ce, avec une extrême délicatesse. L’histoire n’en est pas moins touchante. Isabelle Monnin a imaginé la vie d’un couple après la perte de leur enfant et, pour raconter cette épreuve, elle a donné la parole au papa, choix que j’ai trouvé particulièrement intéressant.

Mais reprenons depuis le début. Né prématurément le 17 novembre 2007, le petit Eugène décède 6 jours plus tard, le 23 novembre 2007, d’une infection. Un staphylocoque doré attrapé au service de réanimation aura raison du petit être déjà affaibli. Ses parents n’auront jamais pu entendre sa voix. Le roman débute à J+26, soit 26 jours après le « tsunami » qui a ravagé la vie des parents d’Eugène, et s’achève à J+365. Face au drame, chacun réagit de manière différente. Parce qu’il n’y a plus rien à dire, la maman se terre dans un mutisme par l’intermédiaire duquel elle peut crier sa souffrance. « Depuis, c’est comme si elle avait laissé le son de sa voix dans le berceau du petit. » Elle passe ses journées à coudre des pantalons rouges censés être portés par Eugène à chaque âge de sa vie. Le papa, lui, voudrait parler d’Eugène. Mais à qui parler d’un petit être qui a à peine vécu, que personne n’a vu, n’a connu, pas même ses grands-parents ? Il faut pourtant. Parler ou écrire sur Eugène, c’est tout comme. « Si plus personne n’en parle, Eugène ne sera plus. Il faut que je le remplisse de mots […]. Si je le raconte, je (re)donnerai vie à mon fils, et parole à sa mère. » Dès lors, le papa d’Eugène, historien de formation, entreprend de raconter son fils. « L’histoire de notre fils.doc » commence par le récit de sa courte existence à l’hôpital de Montreuil et tient en 3527 caractères. « Ce n’est pas avec ça que je comblerai le vide. » Il faut donc aller plus loin, fouiller dans cette courte existence, rencontrer cette infirmière qui a connu Eugène, s’est occupé de lui, lui poser des questions, qu’elle dise qui était Eugène, ce qu’il aimait. Il faut parler de la vie qu’il aurait vécue et, à l’aide de statistiques, dresser un portrait du « petit français moyen » qu’il aurait pu être. Il faut enquêter, se rendre à la crèche pour connaître ses futures connaissances. Imaginer ses « vies extraordinaire ». Mais après, que restera-t-il ? « Qui, après ma disparition, poursuivra ce travail ? ».

J’ai beau chercher, je ne vois pas comment ce roman pourrait déplaire. Je vois encore moins comment il pourrait ne pas émouvoir. Le ton y est extrêmement juste, et même si l’histoire est dure, le narrateur fait parfois preuve d’humour dans sa manière de raconter son « entreprise », ce qui allège un peu l’ensemble. Tout y est beau, touchant, comme cette lettre écrite par la maman à son « petit éphémère » à la fin du récit.

 

Je m’arrête car je pourrais vous parler longtemps de ce roman et vous le citer à l’infini. Je vous laisse le plaisir de le découvrir, si le cœur vous en dit…

      

JC Lattès

    

L’œuvre en quelques mots…

 

«  Que sait-on de cette personne qu’il a été durant si peu de temps et pour si peu de gens ? Quelles traces de lui les archives de l’hôpital garderont-elles ? C’est horrible mais j’ai pensé cela quand nous avons quitté les lieux, le dernier jour de sa vie (ou le premier de sa mort, je ne sais comment dire). Une ligne dans un cahier ? Deux dates ? Un nom de maladie, une phrase d’explication ? Un rapport de l’équipe de nuit pour celle du jour ? Qui dans cinquante ans, saura que ce petit-là était le nôtre ? Qui, dans six mois, pensera encore à lui ? J’ai l’impression de revenir en arrière, quand, étudiant, je pratiquais à plein temps l’exercice-torture de la question sans réponse. La pseudo-philosophie : qu’est-on à l’échelle de l’histoire ? L’individu existe-t-il par lui-même ou par l’ensemble E qui le contient à un instant T ?

Eugène a-t-il existé même s’il n’a pas vécu ? »

   

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

lasardine (lrdpi) 28/09/2010 09:35


nos avis se rejoignent! :)
cette lettre à la fin m'a complètement renversée!! une belle apothéose à ce magnifique roman!


calypso 28/09/2010 11:07



Oui, nous avons exactement le même point de vue sur ce très beau texte.



irrégulière 27/09/2010 10:20


Je n'avais pas vu que tu en avais fait un livre voyageur ! ça m'intéresse, il faut s'inscrire où ?


calypso 27/09/2010 16:14



Il suffit de m'envoyer ton adresse par le formulaire de "contact" en bas de page.



George 19/09/2010 12:41


Je suis frappée par le fait que nous avons employé, sans le savoir, presque les mêmes termes pour parler de ce roman ! j'aime beaucoup ton billet qui rend très bien compte de ce roman magnifique !


calypso 19/09/2010 18:45



Merci George ! Ce roman m'a bouleversée.



L'Ogresse 18/09/2010 13:44


Que des bons billets sur ce titre, il va vraiment falloir que je le lise !


calypso 19/09/2010 12:20



Je ne peux que te le conseiller !



Karine:) 15/09/2010 16:37


Voici l'un des romans de la rentrée littéraire qui me tente énormément. Vais attendre qu'il sorte ici!! J'aime beaucoup ce que tu en dis.


calypso 16/09/2010 21:19



Merci Karine. Il vaut vraiment le coup.



Constance 03/09/2010 17:46


J'ai peur de ne pas être prête à le lire tant le thème me semble lourd.
Ton billet en tout cas est très beau et résume bien ton coup de coeur.


calypso 03/09/2010 22:04



Restling l'a également lu et beaucoup apprécié.



Ulaz 02/09/2010 13:49


C'est un joli billet que tu nous a publié. Il est toujours agréable d'en lire un aussi enthousiaste. Devant tant d'éloges, je ne peux que noter ce titre.


valérie 02/09/2010 11:44


Ton billet m'avait déjà convaincue et le masuqe et la PLume en a rajouté une couche dimanche. Merci pour ton offre de livre voyageur mais je sens que celui-ci, je vais vouloir le garder dans ma
bibliothèque.


calypso 02/09/2010 12:27



J'espère découvrir bientôt d'autres avis !



La plume et la page 31/08/2010 23:26


Je viens aussi de terminer un premier roman pour Ulike. Je vais rédiger la critique d'ici peu. C'est franchement bien ce partenariat.


calypso 01/09/2010 20:28



Le genre de partenariat qui promet de belles découvertes !



Edelwe 31/08/2010 16:06


Comment ne pas être convaincue!


Véro. 30/08/2010 11:47


En tant que mère, j'ai toujours beaucoup de réticences sur les livres qui parlent de la perte d'un enfant...


Noukette 29/08/2010 21:43


Ton billet est super, le sujet me parait très difficile surtout en temps que maman... mais il me tente beaucoup malgré tout ! J'adorerais le lire si tu en fais un livre voyageur !


calypso 30/08/2010 07:54



Pas de problème ! Envoie-moi ton adresse via le formulaire de contact en bas de page.



Restling 29/08/2010 11:36


Moi aussi j'ai adoré ce roman, un coup de cœur ! Je dois rédiger mon billet aujourd'hui et le publier dans la semaine peut-être...


calypso 29/08/2010 15:59



J'en suis vraiment ravie !


Stephie est tentée par cette lecture, j'attends de voir s'il y a d'autres blogueuses intéressées et je te tiens au courant pour l'envoi.



zorane 28/08/2010 19:06


Je ne doute pas de la beauté du texte mais tout ce qui touche à la perte d'enfants , je ne peux pas.


alinéa 28/08/2010 18:37


malgré tout le bien qu'on peut en dire ce n'est pas pour moi.


Alex-Mot-à-Mots 27/08/2010 15:49


Je l'avais repéré aussi, mais le sujet m'a fait peur.


calypso 27/08/2010 15:58



Tu n'es pas la seule visiblement !



valérie 27/08/2010 15:19


Jamais entendu parler et c'est ce que j'aime sur la blogosphère: que les billets des autres me donnent l' envie irrésistible d'ouvrir un livre.


calypso 27/08/2010 15:58



J'en ai fait un livre voyageur, si ça te dit !



pimprenelle 26/08/2010 20:45


Il me tente énormément celui-ci!


calypso 26/08/2010 22:11



Ravie de voir que mon billet t'a convaincue !



Cynthia 26/08/2010 12:58


Je comprends que tu aies pu être émue par cette lecture vu le sujet mais je ne sais pas si j'arriverais à rentrer dans le jeu un peu fou de ces parents...


calypso 26/08/2010 14:06



J'imagine que tu ne seras pas la seule à me faire cette remarque... et je comprends bien pourquoi. J'ai pris ce livre pour ce qu'il est, une fiction, j'y ai trouvé beaucoup de poésie et
d'humanité.



irrégulière 26/08/2010 12:33


Je l'avais repéré, et puis j'ai renoncé ! J'avoue que le sujet me fait très peur parce que je sais que je vais me transformer en fontaine...


calypso 26/08/2010 14:02



Ce n'est pas impossible en effet !